
Et si le bien-être des chevaux ne se jouait pas seulement dans la taille du paddock, mais dans ce qui est mis à leur disposition ? Une enquête publiée dans l’International Journal of Equine Science suggère que quelques éléments d’enrichissement environnemental (filet à foin, troncs d’arbre, zones en relief, objets à explorer) peuvent modifier en profondeur le comportement et potentiellement la santé des chevaux hébergés en groupe. L’étude a été menée auprès de 132 propriétaires ou gestionnaires de centres équestres dans 16 pays. Les réponses recueillies dessinent un tableau convergent : plus l’environnement extérieur est varié, plus les chevaux mangent, se déplacent, jouent et interagissent de façon considérée comme naturelle par leurs détenteurs. Un résultat qui résonne avec le débat, de plus en plus vif, autour des conditions de vie d’un animal éthologiquement décrit comme un herbivore nomade dont le comportement alimentaire naturel repose sur une ingestion lente et continue de fibres, mais que l’on continue à enfermer au box.
Le cheval fait pour se déplacer, mais trop souvent immobile
Dans la plupart des pays européens, la pratique dominante reste celle du cheval au box, parfois sorti quelques heures au paddock ou au marcheur. Or les travaux d’éthologie rappellent qu’en liberté, le cheval passe l’essentiel de sa journée à se déplacer pour explorer son environnement et brouter. Face à ce décalage avec ses besoins physiologiques, des modes d’hébergement innovants, comme l’écurie active ou le paddock paradise, se sont développés ces dernières années, promettant davantage de mouvement, de contacts sociaux et de liberté aux chevaux en groupe. Reste une question : au-delà du simple paddock nu, que se passe-t-il quand on enrichit réellement ces espaces extérieurs ?
Une enquête internationale auprès de 132 structures
Une enquête en ligne, diffusée auprès de propriétaires, de gérants d’écuries et de responsables de structures équestres accueillant des chevaux en groupe, a permis aux 132 répondants issus de 16 pays de décrire leurs installations et les éléments d’enrichissement mis en place. Les auteurs distinguent trois catégories. D’abord l’enrichissement « fourrager » : multiples points de distribution du foin via des filets à petites mailles et des dispositifs qui obligent à fouiller et à chercher sa nourriture plutôt qu’à consommer une grosse ration de façon statique. Ensuite, l’enrichissement « structurel » : zones en relief, buttes, troncs, abris variés, sols différents qui incitent au déplacement et au choix. Enfin l’enrichissement « sensoriel et cognitif » : objets à manipuler, points d’exploration, éléments qui suscitent la curiosité.
Les répondants ont aussi été interrogés sur leurs observations : évolution du temps passé à se nourrir, à se déplacer, à jouer, à interagir avec les congénères, mais aussi éventuels troubles de santé (fourbure, syndrome métabolique équin, boiterie, difficultés respiratoires) et comportements stéréotypés (tic à l’appui, allers-retours le long des clôtures, tissage, etc.).
Plus de déplacement et de jeu, des chevaux jugés plus calmes
La majorité des détenteurs ayant introduit plusieurs types d’enrichissement rapportent une augmentation nette du temps passé à marcher, à explorer et à se nourrir. La locomotion spontanée est décrite comme plus fréquente, les comportements de jeu entre congénères comme plus variés. Dans les commentaires libres, une idée revient régulièrement : les chevaux « s’occupent d’eux-mêmes ». Ils semblent moins dépendants des humains pour structurer leur journée, moins en attente devant les barrières, moins enclins à se regrouper près des points de distribution des concentrés. Plusieurs répondants signalent que cette augmentation de l’activité bénéfique (marcher, chercher, interagir) s’accompagne selon eux d’un comportement « plus posé » au travail, avec des chevaux plus faciles à manipuler et moins réactifs dans les situations de stress modéré.
Un autre résultat qui interpelle tient à la taille des paddocks. Les auteurs de l’étude n’ont pas mis en évidence de relation statistiquement significative entre la surface disponible et le nombre d’éléments d’enrichissement installés. Autrement dit, certaines structures disposant de grandes superficies restent pauvres en stimuli, tandis que d’autres, plus modestes en hectares, ont réussi à créer un environnement dense en stimulations. De quoi tordre le cou à une idée souvent avancée : « Nous n’avons pas assez de place pour faire mieux. »
Santé métabolique et stéréotypies en ligne de mire
L’enquête n’a pas pour ambition d’évaluer les bénéfices en matière de santé, mais les auteurs ont tout de même demandé aux répondants s’ils percevaient des changements à ce niveau. Là encore, les retours sont convergents. Plusieurs gestionnaires estiment avoir observé une diminution des épisodes de fourbure et une meilleure gestion des chevaux atteints de syndrome métabolique équin ou d’obésité, dans des contextes où l’enrichissement fourrager encourage les déplacements et répartit le temps d’ingestion sur une plus grande partie de la journée.
Les stéréotypies, ces comportements répétitifs souvent interprétés comme le signe d’un mal-être chronique, seraient également moins fréquentes ou moins marquées dans les groupes vivant dans des environnements enrichis. Certains répondants mentionnent la disparition des chevaux « collés aux clôtures » qui arpentaient inlassablement la même piste, ou de tics à l’ours qui se manifestaient essentiellement lorsque les chevaux étaient enfermés ou privés de stimulations. Il est impossible, avec ce protocole, d’affirmer que l’enrichissement est la cause directe de ces améliorations. Mais le faisceau d’observations est suffisamment significatif pour envisager de nouvelles pratiques, à tester dans des essais prospectifs contrôlés.
Une révolution à petits pas dans la gestion des écuries
L’étude met aussi en lumière les obstacles très concrets à la généralisation de ces pratiques. Nombre de répondants évoquent le coût du matériel, le temps d’entretien des dispositifs, la crainte des blessures, les contraintes de gestion d’un troupeau hétérogène où tous les chevaux n’ont pas les mêmes besoins ni la même manière d’utiliser les installations. Les auteurs insistent pourtant sur un point : un système d’enrichissement n’implique pas forcément de lourds investissements. Une zone en relief, quelques structures en bois, une répartition raisonnée des points d’eau et de fourrage peuvent déjà modifier sensiblement la façon dont les chevaux occupent leur espace. Pour beaucoup de propriétaires, donner accès à l’extérieur, multiplier les points d’intérêt, accepter un peu de boue et de saleté, c’est aussi renoncer à un certain idéal d’écurie “propre”, très contrôlée, où le cheval est d’abord perçu comme un athlète ou un partenaire de loisirs. L’enrichissement environnemental oblige à le considérer de nouveau comme un herbivore grégaire, doté de besoins comportementaux propres qui ne se résument pas à l’heure de monte et à la ration du soir.
Vers des recommandations de bien-être plus ciblées
Les travaux sur l’enrichissement de l’hébergement en groupe arrivent alors que plusieurs pays européens discutent ou révisent leurs référentiels du bien-être équin. Jusqu’ici, ils se concentraient sur quelques grands critères : la possibilité de sortir quotidiennement, de voir ou d’être en contact avec des congénères, de disposer d’une alimentation adaptée. L’idée que la structure même de l’environnement (nombre de stimulations, diversité des zones et des activités possibles) puisse faire partie des exigences réglementaires est encore peu répandue.
L’enquête ne fournit pas un mode d’emploi clé en main. Elle ouvre plutôt une piste : et si le bien-être des chevaux dépendait autant de la qualité de leur environnement que du simple fait d’avoir accès à un paddock ? En filigrane, elle pose une question que le milieu des sports équestres, des écuries de loisirs comme des refuges pour chevaux devra tôt ou tard affronter : pouvons-nous encore défendre des modèles d’hébergement pauvres en stimulations, à l’heure où la littérature scientifique accumule les preuves en faveur d’un environnement plus riche, plus varié, plus spécifiquement équin ?


















