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Domestication du cheval : de l’animal utilitaire au partenaire de bien-être

Domestication, comportement, “welfare domains” et équitation moderne : une lecture scientifique de la relation homme-cheval, entre bénéfices potentiels et limites des preuves.

Pendant des siècles, le cheval a été un outil de transport, de traction, de guerre et de statut social. En Europe occidentale, il est désormais majoritairement un animal de sport et de loisir, et de plus en plus considéré comme un “partenaire” de bien-être, voire un support d’interventions thérapeutiques. Ce changement de statut n’est pas anecdotique : il déplace la question centrale du simple usage vers une relation de qualité, et oblige à distinguer ce qui relève de l’expérience humaine de ce que l’on peut objectiver chez le cheval. C’est le fil conducteur d’un article qui propose une lecture “du passé au futur” des relations entre humains et chevaux. Elle insiste sur deux points : cette relation est un processus dynamique mêlant communication et d’apprentissages réciproques, mais l’humain a une tendance structurelle à projeter ses propres codes émotionnels sur un animal dont les besoins, la perception du danger et les codes sociaux restent spécifiques.

Domestiquer n’a jamais signifié comprendre

La domestication est souvent décrite comme un événement unique, linéaire, menant mécaniquement à une relation “harmonieuse”. Les données génomiques racontent une histoire plus complexe. Une grande étude de 2024 parue dans Nature, fondée sur l’analyse de 475 génomes de chevaux anciens en Eurasie, situe l’essor de la “mobilité à cheval” à grande échelle autour de 2200 avant notre ère, avec des pratiques de reproduction imposées par l’humain qui ont entraîné le remplacement de la quasi-totalité des lignées de chevaux locales.

Cette expansion, qui a marqué le développement d’une économie de subsistance et d’une mobilité humaine basées sur le cheval, rappelle une réalité souvent oubliée : les sociétés humaines ont utilisé massivement le cheval tout en méconnaissant ses particularités, notamment en matière de stress, de douleur, de contacts sociaux et de rapport à son environnement. Ce décalage persiste aujourd’hui, sous une forme modernisée (recherche de la performance, normes de pratiques équestres, etc.), et il pèse directement sur le bien-être équin.Domestication, comportement, “welfare domains” et équitation moderne : une lecture scientifique de la relation homme-cheval, entre bénéfices potentiels et limites des preuves.

Le bien-être ne se résume plus à “nourri, logé, soigné”

Dans la littérature scientifique, la notion de bien-être s’est déplacée d’une logique centrée sur l’absence de souffrance vers une approche plus large, intégrant comportements, interactions et état mental. L’évaluation du bien-être animal selon les “cinq domaines” (nutrition, environnement, santé, interactions comportementales, état mental) en est l’un des modèles les plus utilisés. Sa mise à jour en 2020 explicite la place des interactions humain-animal dans l’évaluation des impacts négatifs et positifs.

Appliqué au cheval, ce cadre change l’ordre des priorités. Il ne suffit plus de vérifier des critères matériels, il faut s’assurer que l’animal peut exprimer des comportements compatibles avec son espèce (contacts sociaux, mouvements, exploration), que l’activité de travail ou de loisir génère de la confiance et non de l’hypervigilance, et que les apprentissages proposés par l’humain sont cohérents et prévisibles. Ainsi, l’interaction homme-cheval devient un déterminant biologique et comportemental qui fait partie intégrante du bien-être animal.

L’anthropomorphisme : une source d’erreurs avérée

Le texte insiste sur un piège fréquent : confondre l’émotion ressentie par l’humain (“je me sens connecté”) avec un indicateur fiable de l’état mental du cheval. Le risque est double. D’un côté, un cheval “calme” peut être un cheval inhibé, qui a renoncé à exprimer des comportements d’évitement. De l’autre, un cheval dit “difficile” peut être un cheval qui ressent un inconfort, une incompréhension, ou qui est exposé à des situations générant de la peur. Cette mise en garde vaut aussi pour les pratiques qui se revendiquent “douces” sans évaluation objective. Il ne s’agit pas de condamner un type de discipline ou de pratique, mais de rappeler que ce sont les effets réels sur l’animal (comportement, état émotionnel, santé) qui doivent guider le jugement, pas l’intention déclarée.

Équithérapie : des résultats, mais pas de chèque en blanc

Le cheval est aussi devenu un médiateur de mieux-être psychologique ou de rééducation fonctionnelle. Des bénéfices mesurables sont décrits dans la littérature scientifique selon les populations ciblées et les critères appliqués. Une revue systématique et une méta-analyse publiée en 2025 dans le Journal of Clinical Medicine rapporte notamment une amélioration de certains paramètres moteurs chez des enfants atteints de paralysie cérébrale, tout en soulignant les limites de ce type d’étude (hétérogénéité des protocoles, taille des échantillons, etc.).

L’article reste prudent : la littérature sur les bénéfices thérapeutiques et sur la “communication émotionnelle” humain-cheval reste inégale, et l’on manque souvent d’études suffisamment étayées pour généraliser. Le point décisif, dans une approche “One Welfare”, est que l’éventuel bénéfice pour l’humain ne peut être pris en compte indépendamment d’une évaluation de l’impact pour le cheval (stress, charge de travail, conditions d’hébergement et de transport, exposition à un environnement déstabilisant…).

 

Le futur de la relation homme-cheval : plus de preuves et de réciprocité

L’intérêt de ce type de synthèse n’est pas d’alimenter le débat, mais de fournir un cadre de lecture opérationnel. Si l’on part du principe que la relation conditionne le bien-être, alors le cœur du travail devient la compétence à “interpréter” le cheval et à structurer les interactions avec lui. Cela a des conséquences sur la formation, sur la gestion quotidienne (logement, contacts, mouvements), sur la conduite du travail (progressivité, signaux, pauses) et sur la prévention des troubles chroniques.

Dans ce cadre, le futur de la relation homme-cheval ne repose pas seulement sur les innovations (capteurs, suivi, nutrition de précision). Il dépend de la capacité à faire converger les exigences sociales, sportives et de bien-être avec des critères discutables, donc discutés, et mesurables. La relation ne sera durablement légitime que si elle est “réciproque” en matière de bien-être, et pas seulement satisfaisante pour l’humain.

 

 

 

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