
Au Royaume-Uni comme en France, rares sont les chevaux qui meurent de mort naturelle. Arthrose sévère, coliques à répétition, maladies métaboliques, chutes au pré : pour la plupart des équidés vieillissants ou gravement malades, la fin de vie passe par une euthanasie décidée par les humains qui les entourent. C’est une décision difficile pour la plupart des propriétaires.
Deux études, une britannique et une néo-zélandaise, plaident pour une autre approche : il s’agit de planifier la fin de vie des chevaux en amont en établissant un véritable plan d’euthanasie construit par le propriétaire avec le vétérinaire. L’objectif est triple : prendre en compte le bien-être de l’animal, éviter une euthanasie trop tardive et réduire la souffrance psychologique associée à la décision.
Un tabou qui pèse sur le bien-être animal
L’une des études part d’un constat simple : peu de chevaux au Royaume-Uni meurent de façon naturelle. La plupart sont euthanasiés, souvent après une longue période de dégradation de leur qualité de vie. Les auteurs rappellent que de nombreux propriétaires de chevaux ont du mal à reconnaître les signes de souffrance chronique : perte d’état corporel, difficultés à se déplacer, douleurs discrètes mais constantes, appréhension à se lever ou à se coucher, isolement social au pré.
Par peur de prendre la mauvaise décision, par attachement affectif ou par culpabilité à l’idée d’être à l’origine de la demande d’euthanasie, certains repoussent l’échéance. Cette hésitation contribue à ce que les chercheurs décrivent comme un problème majeur de bien-être équin : l’euthanasie retardée. Le cheval reste en vie, mais dans des conditions de plus en plus éloignées d’une qualité de vie acceptable.
Les vétérinaires équins sont en première ligne. Ils sont sollicités pour donner un avis, établir un pronostic, proposer ou non l’euthanasie, puis réaliser l’acte. Cette exposition répétée à des décisions d’euthanasie, parfois considérées comme trop tardives ou imposées par les circonstances, peut peser sur leur santé mentale. L’article souligne que la fin de vie des chevaux est un enjeu à la fois éthique, clinique et humain.
Planifier la fin de vie des chevaux comme des soins palliatifs
Les auteurs défendent une idée simple, mais encore peu répandue dans le monde du cheval : aborder précocement de la fin de vie, avant que la situation devienne intolérable. Il ne s’agit pas de décider à l’avance une date précise, mais de définir un cadre, des seuils et des repères qui déclencheront la discussion, voire la décision d’euthanasie, lorsque la situation se dégradera.
Concrètement, un plan de fin de vie peut inclure plusieurs éléments. D’abord, une discussion sur la qualité de vie : quels sont, pour tel propriétaire, les signes qui indiquent que son cheval n’est plus lui-même ? Quelles limites restent acceptables, lesquelles ne le sont pas ? Ensuite, des critères cliniques : fréquence des coliques, intensité de la douleur malgré les traitements, capacité à se relever seul, risque de chutes, aggravation d’une maladie respiratoire ou cardiaque, etc. Ce plan de fin de vie équine permet aussi d’aborder des aspects pratiques souvent repoussés : lieu de l’euthanasie (au pré, à l’écurie, à la clinique), modalités techniques selon la réglementation, gestion du cadavre, coût de l’intervention, présence ou non du propriétaire et des proches… En posant ces questions en amont, à froid, la décision le jour venu n’est plus un saut dans le vide, mais l’application d’une résolution discutée et acceptée.
L’étude néo-zélandaise confirme l’intérêt de cette approche. Menée auprès de plus de 1 200 propriétaires, l’enquête montre que plus le lien affectif est fort, plus la décision est retardée, souvent au détriment du bien-être de l’animal. Le décalage entre l’état clinique réel et la perception du propriétaire est fréquent, notamment dans le cas des douleurs chroniques ou des maladies lentement évolutives.
La décision partagée, un modèle importé de la médecine humaine
Les auteurs mettent en avant un concept désormais central en médecine humaine : la décision partagée. Cette approche, largement développée chez l’humain, commence à gagner du terrain en médecine vétérinaire. Elle consiste à sortir de la relation verticale où le vétérinaire dit quoi faire et le propriétaire accepte ou refuse, pour prendre ensemble une décision éclairée. Dans le cas de l’euthanasie équine, la décision partagée repose sur plusieurs éléments. Le vétérinaire apporte son expertise médicale (pronostic, évaluation de la douleur, options thérapeutiques réalistes, risque de complications), et le propriétaire sa connaissance fine de l’animal, de son histoire, de ce qui constitue, selon lui, une vie encore digne pour ce cheval précis. Cette coconstruction n’élimine ni la tristesse, ni le deuil, mais elle diminue le risque de regrets et de culpabilité. Elle protège aussi les vétérinaires, qui ne se retrouvent plus à décider seuls ou à subir des demandes qu’ils jugent contraires au bien-être animal. À condition d’être accompagnée par des outils concrets (grilles d’évaluation de la qualité de vie, fiches d’information sur l’euthanasie, ressources pédagogiques pour les propriétaires), cette approche peut transformer la manière dont la fin de vie des chevaux est abordée en pratique.
Changer de culture : parler de la mort pour mieux protéger les vivants
Pour les auteurs, la planification de la fin de vie des chevaux n’est ni un luxe, ni un gadget conceptuel. C’est un levier concret de bien-être animal. En structurant les discussions, en intégrant la notion de plan d’euthanasie, en formant les vétérinaires à la communication sur ces sujets sensibles, il devient possible de réduire les euthanasies trop tardives, lorsque le cheval a déjà largement dépassé un seuil de souffrance jugé acceptable. Ce changement de culture peut aussi avoir des effets structurants à l’échelle de la filière. Des outils de qualité de vie intégrés dans le dossier médical des chevaux, des protocoles de fin de vie partagés entre cliniques et refuges, des campagnes d’information pour les propriétaires sur l’euthanasie équine et le bien-être animal en fin de vie : autant de pistes évoquées dans la littérature, mais encore trop peu déployées sur le terrain.
Alors que les chevaux sont de plus en plus considérés comme des compagnons de vie à part entière, la question de leur fin de vie ne peut plus se réduire à une décision précipitée à la suite d’une colique ou d’une chute grave. Parler de la mort, dans ce contexte, n’est pas céder au pessimisme : c’est prendre au sérieux la responsabilité que suppose le lien entre humains et chevaux.
Une fin de vie digne pour les chevaux, sans souffrance prolongée, ne relève pas de la précipitation. Elle se discute, se prépare, se décide à plusieurs. C’est à cette évolution culturelle que ces travaux invitent, bien au-delà du Royaume-Uni et de la Nouvelle-Zélande.
















